Conversation avec Jean Ziegler, sociologue, essayiste, professeur à l’université de la Sorbonne à Paris, ancien rapporteur spécial auprès de l’ONU sur la question du droit à l’alimentation dans le monde de 2000 à 2008. Il est à présent membre du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies. Il a été professeur de sociologie à l’université de Genève jusqu’au 2002 et il a été le premier dirigeant de la communauté d’Emmaüs genevoise après avoir rencontré l’Abbé Pierre à Paris en 1952. Il est Chevalier des arts et des lettres de la République française, Médaille d’or du Président de la République italienne. Docteur honoris causa de l’université de Mons, de l’université Paris VIII et de l’université de Savoie. Jean Ziegler est auteur de nombreux ouvrages traduits dans plusieurs langues étrangères dans lesquels il analyse notamment les questions liées à la faim et à l’agriculture mondiale. Nous rappelons : « Les Seigneurs du crime : les nouvelles mafias contre la démocratie », Paris, éditions du Seuil, 1998; «La Faim dans le monde expliqué à mon fils », Paris, toujours aux éditions du Seuil, 1999 (réédité en 2011); « Les Nouveaux Maîtres du monde et ceux qui leur résistent », Paris, éditions Fayard, 2002; «Le Droit à l’alimentation », Paris, éditions Fayard, 2003;« L’Empire de la honte », Paris, éditions Fayard, 2005; « La Haine de l’Occident », Paris, Albin Michel, 2008 (Prix littéraire des droits de l’homme); «Destruction massive. Géopolitique de la faim », Paris, Le Seuil, 2011. Le dialogue a eu lieu à plusieurs reprises dans la ville de Rimini en Italie près de la Fondation Pio Manzù et dans la ville de Genève.
Antonio Torrenzano. Le diagnostic de la situation alimentaire mondiale est très préoccupant : la FAO estime que deux milliards d’individus souffrent de la faim ou de carences alimentaires sévères. La cause réside-t-elle dans le manque de nourriture ?
Jean Ziegler. Le rapport annuel de la FAO estime que l’agriculture mondiale pourrait aujourd’hui nourrir normalement 12 milliards d’humains, presque le double de l’humanité. Mais chaque jour sur la planète presque 100.000 individus meurent de faim ou par ses conséquences immédiates. Tous les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim, tous les quatre minutes quelqu’un perd la vue pour carence de vitamine A. Un enfant qui meurt de faim est assassiné; il n’est pas la victime d’une loi de la nature. Le même rapport nous souligne qu’aujourd’hui l’humanité pourrait s’alimenter sans problème et garantir à chaque individu une quantité de nourriture équivalente de 2700 calories par jour pour douze milliards d’êtres humains. Mais la situation est différente : il n’y a aucune fatalité. Je suis en train de prendre seulement la faim en examen, mais je pourrais aussi analyser la grave situation des 2,2 milliards d’individus qui n’accèdent pas à l’eau ou des indicateurs de l’Organisation mondiale de la santé sur les grandes épidémies: du paludisme au choléra, sans parler du sida. Je trouve que la situation contemporaine est un gigantesque insuccès.
Antonio Torrenzano. Le défi posé à toute l’humanité par ce scandale d’aujourd’hui est-il alors d’ordre économique et financier ?
Jean Ziegler. La finance depuis longtemps continue de spéculer sur les marchés alimentaires. Les prix des trois aliments de base : maïs, blé et riz qui couvrent 75% de la consommation mondiale, ils ont littéralement explosé. La hausse des prix est en train d’étrangler les 1,7 milliards d’individus extrêmement pauvres vivant dans les bidonvilles de la planète. Individus qui doivent s’assurer leur minimum vital avec moins de 1,25 dollar par jour. La finance internationale gouverne désormais le marché agricole mondial et elle devient jour après jour avide. Marché agricole mondial dominé par une dizaine de sociétés transcontinentales extrêmement puissantes, qui décident chaque jour le prix des aliments de base. La multinationale Cargill par exemple a géré l’an dernier 26,8% de tout le blé commercialisé dans le monde. En revanche, la multinationale Louis Dreyfus gère 31% de tout le commerce du riz. Ces firmes dirigent les prix et les volumes des aliments de base à négocier. La situation est la même pour les autres, c’est-à-dire Monsanto et Syngenta qui dominent le marché mondial et donc la productivité des paysans. Les dix firmes dominent 85% des biens alimentaires commercialisés dans le monde. Sociétés extrêmement puissantes qui par leurs diktats peuvent mettre à genoux aussi les politiques des États nationaux.
Antonio Torrenzano. Une privatisation du monde où le pouvoir territorial de l’État-nation est presque mort par une mondialisation économique. On pourrait discuter longtemps des bienfaits et des méfaits de cette mondialisation, mais je crois que c’est la misère qui domine.
Jean Ziegler. L’Occident mène une politique suicidaire et il reste sourd et aveugle aux revendications du sud de la planète. La faim dans cette région du monde augmente d’une façon vertigineuse en faisant devenir ces Pays encore plus vulnérables et dépendants. Les racines de la faim sont structurelles, économiques, financières. La terre a suffisamment de ressources pour nourrir 12 milliards d’êtres humains. La faim reste la cause de mortalité la plus importante dans le monde. C’est une mort lente des plus atroces et ce scandale est dû à l’homme.
Antonio Torrenzano